« Les vies et les sentiments décrits dans mes chansons sont ordinaires. J’ai toujours pensé que si je chroniquais cette expérience commune de la vie beaucoup de gens s’y reconnaîtraient et avec un peu de chance, mes chansons illumineraient leur existence. » Bruce Springsteen
Enfant du blues, le rock’n’roll ne s’est pas contenté de baser son succès sur un tempo soutenu, des riffs de guitare et autres déhanchés provocants à la « Pelvis » Presley. Car il existe outre Atlantique une véritable et ancienne tradition de « lyricist » (parolier), respectée et même récompensée par nombres de magazines spécialisés et chaînes de télévision. Une petite promenade sur le web anglo-saxon permettra de se rendre compte que les classements des meilleurs paroliers n’est vraiment pas chose à prendre à la légère. Même le célèbre et pas très rock journal anglais Guardian s’y est mis ! Les artistes les plus plébiscités par ces innombrables classements sont sans conteste Bob Dylan, Bruce Springsteen et Neil Young.
Mais qu’est-ce qu’un bon texte dans une chanson rock ? Pourquoi un auteur semble plus doué qu’un autre ? Et surtout, le rock permet–il de diffuser un message ?
Si l’on veut répondre à ces questions avec un brin de recul, il suffit de revenir il y a quelques deux mille ans en arrière, en Galilée, où la première icône du rock’n’roll, le fameux Jésus de Nazareth, utilisait des paraboles dans ses prédications. Jésus n’a certes pas inventé cette figure de style, utilisée par les rabbins de l’époque, mais il a considérablement élargi leur puissance évocatrice et ces paraboles témoignent surtout de son talent de rabbi, de « son invention, de son sens des images, de son goût du paradoxe, de son art de l’énigme, de son assurance, de son autorité » selon Jérôme Prier et Gérard Mordillat.
De la parabole au texte contemporain, le raccourci semble bien rapide, en effet, et pourtant, il n’est pourtant pas inepte…
En grec, parabole signifie « comparaison », ou « rapprochement ». Selon Jacques Duquesne, « une parabole est un petit récit imagé et imaginé, faisant appel souvent à l’expérience quotidienne des auditeurs, qui permet de comprendre plus aisément une grande vérité, de même qu’une petite lampe électrique aide à découvrir un objet précieux. » Les Evangiles en citent une petite trentaine (certaines étant reprises plusieurs fois dans les Evangiles), dont les plus célèbres sont appelées « la graine de sénevé », « le bon Samaritain », « le Fils prodigue », « les ouvriers de la vigne », « l’économe infidèle », « la brebis perdue »…
A bien regarder ces paraboles, on constate que Jésus était autant un artiste qu’un prédicateur. Car il a adapté ses allégories aux gens qui l’écoutaient. Jérôme Prieur et Gérard Mordillat remarquent qu’ « elles mettent en scène des vignerons, des vergers, des semeurs, des fermiers, des ouvriers, des pêcheurs, des maîtres et des serviteurs, des pères et des fils… ». D’ailleurs, Jésus parlait l’araméen, la langue du peuple, et non pas l’hébreu qui était la langue des lettrés de l’époque. Pas d’élitisme dans les propos du galiléen ! Duquesne explique ce fait : « il prenait ses exemples et ses références dans le milieu rural, jamais dans la vie quotidienne des gens des villes. Il s’exprimait dans un style très populaire, parfois poétique, et toujours très concret ». Jésus met donc en scène des hommes et femmes ordinaires, à leurs taches traditionnelles. Chaque auditeur et chaque auditrice pouvaient ainsi s’identifier aux personnages inventés par Jésus : « Deux hommes seront aux champs […]. Deux femmes seront au moulin […]. » (Mathieu 24, 40-41). Ce procédé narratif que l’on peut appeler mise en parallèle a été sans nul doute assimilé par les compositeurs rock du 20ème siècle. Voici un petit florilège de méthode d’écriture. Bruce Springsteen : « Je crois que j’ai fini par trouver un style de songwriting qui me correspond profondément : j’écris un peu à la façon dont les gens parlent, dans un style oral. Quand les gens m’entendent lors de mes concerts, c’est comme s’ils écoutaient un type assis à coté d’eux au comptoir d’un bar en train de leur raconter une histoire. » David Crosby (Crosby, Stills, Nash and Young) : « Nous écrivons de vraies chansons. Sincères. Honnêtes. Qui viennent droit du cœur, et parlent de ce qui se passent vraiment. Qui nous concernent. » Pete Townshend (The Who): « Entendre une chanson qui te donne le sentiment que quelqu’un pense comme toi, te ressemble, connaît les mêmes peurs, mais reste optimiste, est fort, pas violent, est confiant, pas arrogant, peut s’éclater mais sans oublier ceux qui pleurent, c’est ça, la grandeur du rock ».
Mais ces petites histoires de la vie quotidienne, qui parlent de victoire et d’échec, de vie et de mort, de travail et de repos, sont rappelons le, des allégories. Leur objectif est de « rendre intelligible ce que l’auditoire ne perçoit pas à première vue » (expression de Denis Fricker). Jésus l’a souvent répété : « Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » (Marc 4,23). Il y a là une volonté de ne pas tout dévoiler, de ne pas imposer et de laisser l’auditeur actif. Le rock suit souvent ce même chemin comme le raconte Bono : « Les paroles de chansons au fond c’est une vague direction qu’on esquisse pour orienter l’esprit de l’auditeur. C’est tout. Le reste, c’est à toi de l’imaginer. » Kurt Cobain aimait lui aussi laisser les choses voilées : « Je n’aime pas que les choses soient trop évidentes, sinon c’est lourdaud et ça tue l’imagination. »
Oui, mais voilà : de l’ambiguïté des textes à l’incompréhension, il n’ y a qu’un pas, hélas. Bien que certaines paraboles aient un sens très claires, les problèmes d’interprétation ne sont pas rares. Il est étonnant de voir combien les paraboles de Jésus n’ont pas été épargnés par de réels problèmes d’interprétation. Même les disciples se sont posés des questions : pourquoi parler par paraboles s’il est besoin d’avoir son décodeur avec soi ? (« Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ » clament les disciples en Matthieu 13,36). Pourquoi Jésus a-t-il pris le risque de n’être pas compris, ou seulement d’un petit nombre ? Marc ne montre-t-il pas que Jésus lui-même semblait un brin désespéré par ses disciples désemparés au point qu’il doit parfois lui-même se lancer dans des explications de texte ? Ainsi Jésus s’agace : «Vous ne saisissez pas cette parabole ? Alors, comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? Le semeur sème la Parole » (Marc 4,13-14) et plus loin « Il y a ceux qui ont reçu la semence dans la bonne terre : ceux-là entendent la Parole, ils l’accueillent et ils portent du fruit. » (Marc 4,20). Jacques Duquesne nous propose un début de réponse : « Les paraboles ne sont accessibles qu’a ceux qui veulent les accueillir, qui sont ouverts à la Parole, qui ne se ferment pas les yeux et ne se bouchent pas les oreilles. Elles supposent un certain engagement personnel pour comprendre. Une histoire qui ressemble à une fable sympathique peut devenir un enseignement sur Dieu et son royaume si celui qui l’entend est quelque peu disposé à l’interpréter de la sorte. » La parabole, ce n’est donc pas une morale qui tombe du ciel. Elle engage l’auditeur et le pousse à faire un travail de réflexion. Jésus serait-il donc le premier prophète à aiguiser l’esprit critique des disciples ?
Mais qu’en est-il de la réflexion à l’heure de l’écrasant monopole de MTV et autres chaînes « djeunz », de l’importance de la vidéo et du look dans la carrière des artistes, bref de la prédominance du visuel sur les mots et le discours ? Elle semble parasitée et reléguée au second plan par la sacro-sainte domination de la mélodie. Et le contresens n’est pas loin. Prenons deux exemples célèbres de textes mal compris : Sunday Bloody Sunday de U2 et Born in the USA de Bruce Springsteen. Dans son ouvrage intitulé Walk on, le pasteur presbytérien Steve Stockman raconte comment le titre écrit par U2 en 1983 et qui relate comment à Derry en Irlande quatorze manifestants pacifiques furent tués par des tirs de l’armée britannique en 1972, « a causé des problèmes au groupe des deux côtés de la frontière. Les protestants étaient mécontents que le Bloody Sunday semble comme glorifié par cette chanson, alors que les nationalistes avaient justement utilisé cette journée comme un outil de propagande contre les troupes britanniques. Quant aux républicains, ils étaient mécontents que le groupe condamne la violence et prenne par conséquent position contre l’engagement de l’IRA ». Ce malentendu a longtemps poursuivi le groupe si bien qu’il ne la jouèrent pas sur scène entre 1987 (où un attentat de l’IRA marqua profondément Bono) et 1998, année où les partis politiques irlandais signèrent un accord permettant de poser les bases d’une paix durable. Le Boss Springsteen lui-même n’a pas été épargné par les erreurs d’interprétation et reconnaît « qu’il existe une longue tradition de chansons incomprises ». Son hit le plus célèbre Born in the USA (1984), qui dénonçait la guerre du Vietnam, fut utilisé par le Parti Républicain à des fins électorales (discours de Ronald Reagan du 19 septembre à Hammonton, New Jersey) et devint malgré lui l’hymne de l’ère Reagan par excellence. L’auteur explique ce malentendu assez philosophiquement : « Si vous êtes trop direct dans la formulation de vos idées, c’est de la leçon, du prêchi-prêcha. Par contre, si vous essayez d’être plus subtil, de faire passer des idées en contrebande, alors vous vous exposez au risque d’être compris de travers. Eh bien, je préfère la seconde option, privilégier la piste artistique plutôt que le didactisme, dire certaines choses indirectement à travers des histoires et des personnages, au risque d’être incompris par certains ». Le temps a peu à peu rétabli les choses et réhabilité le propos du Boss.
Si les paraboles ont eu une influence notoire dans le songwriting des artistes rock, on constate également combien les mots sens « caché » et sens « gâché » sont proches. Mais cela ne semble pas pour autant remettre en cause la recette d’une chanson réussie : une bonne musique, OK, mais avec surtout de la Bonne Parole…