Saturday, May 5, 2007

Jésus et ses fans - Part 1

« Un jour, dans les années 1960, le critique Paul Nelson [...] écrivit à mon sujet une chose qui me fit beaucoup rire : « On en est arrivé au point que les gens ramassent les mégots de cigarette de Bob Dylan et cherchent, en les scrutant, à leur trouver un sens. Le pire, c’est qu’ils finissent par en trouver un ! » Plutôt que de chercher un sens dans des détails de ma vie, on peut trouver des clefs dans mes textes. » Bob Dylan

      Emprunté à l’anglais fan de même sens, ce mot vient de fanaticus, le « serviteur du temple »…

 

      Commençons par un fait étonnant : Jésus aussi a été fan ! N’oublions pas qu’il a suivi les foules sur les bords du Jourdain à la rencontre de Jean Baptiste, afin de « se faire baptiser par lui » (Matthieu 3,13). Jean-Baptiste connaissait alors un franc succès, dont l’écho inquiètera Hérode, qui finira par le mettre aux arrêts et à le faire décapiter. Approcher Jean-Baptiste, le voir prêcher en live sera capital pour Jésus : il vivra une véritable révélation, suivie de l’adoubement du prophète en poils de chameau qui l’invitera  à s’émanciper et à former son propre groupe.

 

      Au début du mouvement de Jésus, le buzz est bien réel. Avant même le sermon sur la montagne, « sa renommée se répandit dans toute la Syrie » (Matthieu, 4,24). Mais qui sont les premiers fans du rabbi ? Il est probable qu’il les ait recrutés parmi les proches du baptiste. Pour Charles Perrot, ce fait est indiscutable : « Jésus lui-même et quelques uns de ses futurs disciples (Jean 1, 35) relevaient […] de ce milieu baptiste, avant que le Nazaréen ne constitue son propre groupe ». Petit à petit, le mouvement va se structurer et les fans pourront rapidement se diviser en trois catégories. Au sommet de la pyramide, les Apôtres bien sûr, fans les plus proches, composés de paysans, de pêcheurs, et d’un publicain, qui deviendront son groupe. Pour une radiographie détaillée, je vous invite à relire l’article La naissance du goupe. Ensuite figurent les disciples, dont le rôle est important (parfois envoyés pour annoncer le royaume de Dieu et chasser les démons). Leur nombre est de 72 (Luc 10, 1 ), nombre une nouvelle fois à la portée symbolique : « il correspond à celui des anciens sages d’Israël réunis par Moïse dans le désert pour l’aider à gouverner le peuple (Nombres 11, 24-30) et aussi à celui des nations du monde, toutes issues, selon la Genèse, des fils de Noé (Genèse 10, 1, 32) » selon Duquesne. Daniel Marguérat souligne que parmi les disciples figuraient sans nul doute des femmes : Marie de Magdala, Marie (sœur de Lazare), Jeanne (femme de Chouza, intendant d’Hérode)… « Le mérite de ces femmes, nous dit-il, est d’autant plus grand – et ce fut un scandale pour les contemporains de Jésus – qu’elles ont accepté de suivre sans leur mari un maître masculin, contrairement aux habitudes rabbiniques ». Alors, Jésus, un crooner-prophète à minettes ? Sans doute pas, mais il plaisait bien aux femmes… Enfin, existe un réseau de soutien composés de sympathisants qui ne suivent pas Jésus, mais à qui l’on va parfois demander asile : Lazare, Joseph d’Arimathie et Nicodème (deux riches pharisiens), Zachée (percepteur de Jéricho) et même un centurion de l’armée romaine.

      Notons une petite gue-guerre de fans entre les deux prophètes. Chez Matthieu (11, 1-15) et Luc (7, 18 –30), les fans de Jean Baptiste, du moins ceux restés avec lui s’énervent et semble faire douter ce dernier qui envoie deux de ses disciples demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »  Les disciples du Baptiste n’apprécient pas non plus le fait que Jésus baptise lui aussi en Judée ! (Jean 3, 26) Mais les deux leaders, en louant les mérites de l’autre, font ce qu’ils peuvent pour convaincre les foules en délire qu’ils ne sont en rien rivaux. Trop mignons ces deux-là.

To be continued

Posted by Clappucci at 11:37:17 | Permalink | No Comments »

Jésus et ses fans - Part 2

      Le comportement des fans de Jésus préfigure très vite celui des fans de notre ère. Car c‘est une véritable Jésumania qui prend vie : « Beaucoup de gens, venus de la Galilée, le suivirent, et aussi beaucoup de gens de Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, et de la région de Tyr et de Sidon » (Marc 3, 7-12). Parmi eux, « des boiteux, des aveugles, des estropiés, des muets, et beaucoup d’autres infirmes » (Matthieu 15, 30) mais aussi des enfants (Marc 10, 13-14). Les évangélistes évoquent à plusieurs reprises l’émoi que suscitent Jésus chez ses admirateurs : « Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui » (Luc 6-19), ou bien : « Et dans tous les endroits où il était, dans les villages, les villes ou les champs, on déposait les infirmes sur les places. Ils le suppliaient de leur laisser toucher ne serait-ce que la frange de son manteau » (Marc 6, 56). Le succès de Jésus est tel qu’Hérode Antipas, encore lui, s’inquiète de ce « déferlement prophétique » (Perrot), susceptible de créer une révolte populaire.

      Un artiste véritable se réserve toujours le droit de se réinventer, de dérouter quitte parfois à ne pas faire l’unanimité parmi ses fidèles (le refrain est connu : c’était mieux avant). Le toujours fringant Mick Jagger semble déplorer ce fait : « Le public est décidément très conservateur. […] Les gens aiment qu’on soit enfermés quelque part et qu’on en sorte jamais. Il faut prendre des risques, quitte à être déçu ou à se tromper. Sinon, c’est la sclérose. » Malheureusement, les fans déçus se révèlent parfois aussi versatiles que les girouettes, quitte à se retourner contre leur idole, et se montrer dangereux.  C’est précisément ce qui arriva à Jésus : si son discours novateur séduit dans un premier temps la foule, il finira par en dérouter plus d’un.  En effet, un gigantesque malentendu va naître entre le rabbi et ses fans qui l’acclament comme le Messie (« C’est vraiment lui le grand Prophète » Jean, 6-14), celui qui sera roi d’Israël, le souverain politique que tout le monde attend, et que Jésus n’a jamais n’a jamais voulu être. Jésus va alors connaître les défections parmi les disciples : « beaucoup de ses disciples s’en allèrent et cessèrent de marcher avec lui » (Jean 6,66). Son mouvement connaît une crise sans précédent, si bien qu’il va jusqu’à demander aux Apôtres s’ils veulent le laisser tomber eux aussi. Un espoir demeure néanmoins : lors de Pessah, et de fameuse montée des Rameaux, il reste encore des aficionados, « une grande foule » selon Jean, dont les amis de Lazare, habitants de Béthanie.  Mais la fracture est réelle.

      La fin est proche. Jésus le sait. Son arrestation sur le mont des Oliviers est tragique : « Alors les disciples l’abandonnèrent tous et s’enfuirent » (Matthieu 26,56). Duquesne tente de comprendre : «  ce n’est pas seulement par peur, pas seulement parce qu’ils ont le sentiment que leur mouvement, leur organisation va s’effriter, éclater, se dissoudre, c’est aussi sans doute parce que le malentendu s’est prolongé jusque là : ils attendaient une intervention divine en faveur de Jésus, ils attendaient que celui-ci passe à l’action. Et puis, rien. »

Pierre a bien suivi Jésus jusque dans la cour du grand prêtre Anne, mais il sera reconnu avant de nier par trois fois et prendre la fuite en courant. Lors du chemin de croix, une foule est présente, étrange mélange de badauds, d’opposants, et peut-être de fans honteux. Mais aucun des textes ne mentionne un seul disciple, excepté  le « disciple bien aimé » mentionné par Jean, et quelques femmes… La récompense de ces dernières sera grande : elles seront les premières informées de la Résurrection.

Après la mort de la star, vient le retour des fans. Forcément, les destins tragiques passionnent les foules. Timidement d’abord, avec l’intervention de Joseph d’Arimathie et de Nicodème qui procurent une sépulture décente à leur modèle. L’apothéose se produira après les apparitions de Jésus ressuscité, qui vont relancer le mouvement, repris par les Apôtres, soucieux de perpétuer l’héritage du rabbi, quitte à parfois le dénaturer…

      Les fans sont décidément bien imprévisibles. En voici, le meilleur exemple, relaté par Odon Vallet : « Au-dessus du village palestinien d’Abu Gosh, lieu supposé de l’apparition de Jésus à ses disciples d’Emmaüs, un fan d’Elvis Presley a construit un retaurant-musée à la gloire de son « idole » ». Vous me direz : « Non ? ! » Messie…

Posted by Clappucci at 11:36:38 | Permalink | No Comments »