Pas facile la vie de groupe
« Quand nous sommes réunis tous les quatre, l’atmosphère devient tellement intense. On ne peut pas imaginer quatre personnalités plus différentes ni plus motivées. Alors, forcément, parfois, c’est chaud » Neil Young, à propos de Crosby, Stills, Nash and Young
Ce n’est un secret pour personne : le monde du rock’n’roll, croisement d’ego surdimensionnés et d’inconscience féconde, est jonchée de coups de gueule tonitruants et de fâcheries homériques. Nombreux sont donc les groupes dans lesquelles la phase « je t’aime moi non plus » finit par devenir un membre à part entière, avec plus ou moins de bonheur d’ailleurs, puisqu’il en va parfois de la survie de la bande…
Alors qu’en est-il de nos Douze et de leur charismatique leader ? On ne peut affirmer qu’ils aient totalement échappé à la dure loi du genre qui veut qu’une forte concentration de testostérones n’est pas forcément synonyme d’harmonie et d’équilibre.
Les raisons de l’existence de tension sont multiples et certaines semblent toujours d’actualité. En voici un petit aperçu :
- Des personnalités au profils fort différents . En effet, Jésus n’a pas fait dans la simplicité en convoquant des pêcheurs, des paysans, un collecteur d’impôts qui bosse pour les Romains, un zélote (Simon), qui est un résistant à l’occupation romaine capable de prendre les armes, l’impétueux Simon-Pierre qui n’hésite pas à sortir l’épée et à trancher l’oreille d’un soldat (Jean 18,12), un Judéen (dont le peuple haïssait les Galiléens, pourtant en majorité dans le groupe)… Sans compter les fratries (Simon et André, Jacques et Jean), toujours enclines à se chercher des noises à la manière des frères Gallagher d’Oasis (« Quand mon frère fait sa forte tête, je lui colle une paire de beignes » dixit Noel). A croire que le seul point commun sera finalement leur appartenance aux Douze.
- L’argent, l’une des premières sources de discorde au sein des Douze. Lors de l’épisode de la première multiplication des pains, Jésus incite les Apôtres à nourrir la foule, mais le groupe râle : « Allons–nous dépenser le salaire de deux cents journées pour acheter du pain et leur donner à manger ? » (Marc 6,37). Les Douze trouvent une autre opportunité de se plaindre à Béthanie, lorsque une fan de Jésus lui verse du parfum onéreux sur la tête : « Quelques–uns s’indignaient : […] on aurait pu vendre [ce parfum] pour plus de trois cents pièces d’argent et en faire don aux pauvres » (Marc 14,5) . Quant au pauvre Judas, le trésorier du groupe, il est même accusé de piquer dans la caisse ! Selon Jean (12,4) : « c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait pour lui ce que l’on y mettait ». On sait comment cette histoire se terminer…
- Les fatigues engendrées par une tournée harassante de trois ans en raisons de marches particulièrement longues (les grands bus climatisés n’existaient pas encore…). Cana, Capharnaüm, Béthanie, Jérusalem, nombreuses sont les villes traversées par la tournée des Douze. Mais nous y reviendrons dans un autre article consacré aux concerts de Jésus.
- Les petites crises de jalousie : Pierre, Jacques et Jean ont dû aiguiser maintes jalousies au sein du groupe. N’ont-ils pas assisté en privilégiés à la Transfiguration (Mathieu, 17,1) et à la résurrection de la fille du chef de la synagogue de Jaïre ? (Marc, 5,37). Le rôle de certains Apôtres comme Thadée ou Barthelemy semble bien discret en comparaison. D’ailleurs, Pierre, devenu le porte parole du groupe, se la pète parfois un peu puisqu’il n’hésite pas à prendre Jésus à part et à lui faire de « vifs reproches » (Marc 8,32-33). La réponse du rabbi aura de quoi le calmer, d’autant plus qu’il le fait en présence des membres du groupe : « il interpella vivement Pierre : ‘‘Passe derrière moi, Satan !’’ ». On se croirait presque chez les Stones…
- La concurrence avec les autres groupes a aussi dû faire tourner la tête des Douze. A l’image du rock dans les années 60 et 70, le judaïsme du premier siècle, en pleine ébullition, jusqu’en 70 a explosé en genres et sous-genres : les pharisiens, les sadducéens, les esséniens mais pas que. Pour Duquesne, « ils ne sont pas les seuls. Cette époque troublée voit se multiplier […], les prédicateurs, les inspirés, les petits prophètes qui arpentent le pays, suivis de groupe de fidèles qui attendent chacun à leur manière le Messie et se tapent dessus à l’occasion ». Perrot va même plus loin : « ce genre de prophètes, plus ou moins ‘‘messianisés’’ selon le cas, constituaient en fait d’étranges rivaux au regard de Jésus et des premiers croyants ». Nous pouvons aller jusqu’à penser que certains membres du groupe pouvaient ronger leur frein du fait que Jésus, dans son rôle de messie potentiel, n’en faisait pas assez pour son peuple, comme « prendre la tête d’une insurrection libératrice » (expression de Duquesne) contre les Romains.
Terminons cet article en rappelant combien les Evangiles ont suivi de petites transformations au cours du temps : les copistes ont sans doute arrangé leur sauce afin de rendre certains passages plus en adéquation avec leurs croyances. Fricker abonde dans ce sens : « En Marc 1,41, […] on lit que Jésus est ‘‘irrité’’ dans la majorité des manuscrits, mais certains ont remplacé ‘‘irrité’’ par ‘‘pris de pitié’’, ce qui correspondait sans doute mieux à l’idée d’un Jésus plus impassible ». Quelques traces des petits coups de gueule de Jésus subsistent néanmoins, où le leader se voit tantôt décrit comme atterré par ses compagnons de groupe : « Vous ne voyez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur aveuglé ? Vous avez des yeux et vous ne regardez pas, vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas ? » (Marc 8, 17-18), tantôt explicitement excédé par leur comportements : « Jésus se fâcha » (Marc 10,14).
Le groupe des Douze a donc bel et bien traversé des turbulences, des moments de tension mais sans jamais se disloquer véritablement. L’apanage, des grands groupes sans doute, et comme le rappelle feu Joe Strummer (The Clash) : « Je crois que quand un groupe lutte pour sa survie ou pour s’imposer, il est plus soudé, parce qu’il a un but précis vers lequel tous ses membres tendent ». Amen !