Saturday, March 17, 2007

Pas facile la vie de groupe

« Quand nous sommes réunis tous les quatre, l’atmosphère devient tellement intense. On ne peut pas imaginer quatre personnalités plus différentes ni plus motivées. Alors, forcément, parfois, c’est chaud » Neil Young, à propos de Crosby, Stills, Nash and Young

 

      Ce n’est un secret pour personne : le monde du rock’n’roll, croisement d’ego surdimensionnés et d’inconscience féconde, est jonchée de coups de gueule tonitruants et de fâcheries homériques. Nombreux sont donc les groupes dans lesquelles la phase « je t’aime moi non plus » finit par devenir un membre à part entière, avec plus ou moins de bonheur d’ailleurs, puisqu’il en va parfois de la survie de la bande…

 

       Alors qu’en est-il de nos Douze et de leur charismatique leader ? On ne peut affirmer qu’ils aient totalement échappé à la dure loi du genre qui veut qu’une forte concentration de testostérones n’est pas forcément synonyme d’harmonie et d’équilibre.

 

      Les raisons de l’existence de tension sont multiples et certaines semblent toujours d’actualité. En voici un petit aperçu :

 - Des personnalités au profils fort différents . En effet, Jésus n’a pas fait dans la simplicité en convoquant des pêcheurs, des paysans, un collecteur d’impôts qui bosse pour les Romains, un zélote (Simon), qui est un résistant à l’occupation romaine capable de prendre les armes, l’impétueux Simon-Pierre qui n’hésite pas à sortir l’épée et à trancher l’oreille d’un soldat (Jean 18,12), un Judéen (dont le peuple haïssait les Galiléens, pourtant en majorité dans le groupe)… Sans compter les fratries (Simon et André, Jacques et Jean), toujours enclines à se chercher des noises à la manière des frères Gallagher d’Oasis (« Quand mon frère fait sa forte tête, je lui colle une paire de beignes » dixit Noel). A croire que le seul point commun sera finalement leur appartenance aux Douze.

 - L’argent, l’une des premières sources de discorde au sein des Douze. Lors de l’épisode de la première multiplication des pains, Jésus incite les Apôtres à nourrir la foule, mais le groupe râle : « Allons–nous dépenser le salaire de deux cents journées pour acheter du pain et leur donner à manger ? » (Marc 6,37). Les Douze trouvent une autre opportunité de se plaindre à Béthanie, lorsque une fan de Jésus lui verse du  parfum onéreux sur la tête : « Quelques–uns s’indignaient : […] on aurait pu vendre [ce parfum] pour plus de trois cents pièces d’argent et en faire don aux pauvres » (Marc 14,5) . Quant au pauvre Judas, le trésorier du groupe, il est même accusé de piquer dans la caisse ! Selon Jean (12,4) : « c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait pour lui ce que l’on y mettait ». On sait comment cette histoire se terminer…

 - Les fatigues engendrées par une tournée harassante de trois ans en raisons de marches particulièrement longues (les grands bus climatisés n’existaient pas encore…). Cana, Capharnaüm, Béthanie, Jérusalem, nombreuses sont les villes traversées par la tournée des Douze. Mais nous y reviendrons dans un autre article consacré aux concerts de Jésus. 

 - Les petites crises de jalousie : Pierre, Jacques et Jean ont dû aiguiser  maintes jalousies au sein du groupe. N’ont-ils pas assisté en privilégiés à la Transfiguration (Mathieu, 17,1) et à la résurrection de la fille du chef de la synagogue de Jaïre ? (Marc, 5,37). Le rôle de certains Apôtres comme Thadée ou Barthelemy semble bien discret en comparaison. D’ailleurs, Pierre, devenu le porte parole du groupe, se la pète parfois un peu puisqu’il  n’hésite pas à prendre Jésus à part et à lui faire de « vifs reproches » (Marc 8,32-33). La réponse du rabbi aura de quoi le calmer, d’autant plus qu’il le fait en présence des membres du groupe : « il interpella vivement Pierre : ‘‘Passe derrière moi, Satan !’’ ». On se croirait presque chez les Stones…

 - La concurrence avec les autres groupes a aussi dû faire tourner la tête des Douze. A l’image du rock dans les années 60 et 70, le judaïsme du premier siècle, en pleine ébullition, jusqu’en 70 a explosé en genres et sous-genres : les pharisiens, les sadducéens, les esséniens mais pas que. Pour Duquesne,  « ils ne sont pas les seuls. Cette époque troublée voit se multiplier […], les prédicateurs, les inspirés, les petits prophètes qui arpentent le pays, suivis de groupe de fidèles qui attendent chacun à leur manière le Messie et se tapent dessus à l’occasion ». Perrot va même plus loin : « ce genre de prophètes, plus ou moins ‘‘messianisés’’ selon le cas, constituaient en fait d’étranges rivaux au regard de Jésus et des premiers croyants ». Nous pouvons aller jusqu’à penser que certains membres du groupe pouvaient ronger leur frein du fait que Jésus, dans son rôle de messie potentiel, n’en faisait pas assez pour son peuple,  comme « prendre la tête d’une insurrection libératrice » (expression de Duquesne) contre les Romains.

      Terminons cet article en rappelant combien les Evangiles ont suivi de petites transformations au cours du temps : les copistes ont sans doute arrangé leur sauce afin de rendre certains passages plus en adéquation avec leurs croyances. Fricker abonde dans ce sens : « En Marc 1,41, […] on lit que Jésus est ‘‘irrité’’ dans la majorité des manuscrits, mais certains ont remplacé ‘‘irrité’’ par ‘‘pris de pitié’’, ce qui correspondait sans doute mieux à l’idée d’un Jésus plus impassible ».  Quelques traces des petits coups de gueule de Jésus subsistent néanmoins, où le leader se voit  tantôt décrit comme atterré par ses compagnons de groupe : « Vous ne voyez pas ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez le cœur aveuglé ? Vous avez des yeux et vous ne regardez pas, vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas ? » (Marc 8, 17-18), tantôt explicitement excédé par leur comportements : « Jésus se fâcha » (Marc 10,14).

      Le groupe des Douze a donc bel et bien traversé des turbulences, des moments de tension mais sans jamais se disloquer véritablement. L’apanage, des grands groupes sans doute, et comme le rappelle feu Joe Strummer (The Clash) : « Je crois que quand un groupe lutte pour sa survie ou pour s’imposer, il est plus soudé, parce qu’il a un but précis vers lequel tous ses membres tendent ». Amen !

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Thursday, February 22, 2007

Le groupe de Jésus avait-il un nom ?

« Beaucoup nous posent la question : “mais quel genre de groupe êtes-vous ?”. On les sent inquiets. Tout le monde connaît la lettre u et le chiffre 2. C’est universel. En fait il s’agit plus d’un signe que d’un nom véritable. » Bono (leader de U2, en 1981).

      Si l’expression « Jésus et ses disciples » revient régulièrement dans les Evangiles (surtout chez Marc), il serait maladroit de croire que le groupe accompagnant le prophète en tournée ne servait que de faire valoir. Si on lit attentivement les évangélistes, il est évident que les camarades du Rabbi formaient « une sorte d’entité autonome » (selon J. Prieur et G. Mordillat), dont le rôle non négligeable était de servir d’intermédiaires privilégiés et de témoins. Ils n’étaient pas regroupés sous le nom Apôtres (du mot grec apostolos signifiant « envoyé », et qui désigne ensuite un témoin de la Résurrection de Jésus, cf. Paul dans la Lettre aux Galates, rédigée dans les années 50) mais celui des Douze. Le D majuscule, mentionné par tous les Evangélistes corrobore cette affirmation (florilège non exhaustif, évidemment) :

   -  « Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze » Matthieu 26,20

   -  « Donc, [Jésus] institua les Douze » Marc 3, 16

   -  « Jésus convoqua les Douze » Luc 9,12

   -  « Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir vous aussi ? » Jean 6,67

Il semble important de souligner que le seul passage des Evangiles parlant explicitement des « Douze Apôtres » est Matthieu 10,2.

Le groupe de Jésus s’appelait donc les Douze !

      Le choix du nom du groupe s’avère toujours crucial à l’aube dans une carrière et ce n’est un secret pour personne, derrière ces noms se cachent bien plus qu’un simple souci d’efficacité sonore. Certains y vont de leurs références littéraires (Steppenwolf d’après le roman de Herman Hesse, The Doors d’après William Blake…), musicales (Pink Floyd d’après les noms de deux jazzmen Pink Anderson et Floyd Council, Radiohead d’après une chanson des Talking Heads…), voire clins d’œil aéronautiques (B-52’s, Led Zeppelin, U2…).

      Alors qu’en est–il vraiment de ce chiffre douze associé aux disciples ? Il recouvre en fait une dénomination à forte signification symbolique qui permet de mieux comprendre le rôle des compagnons de Jésus. Comme le précise Daniel Marguérat, professeur de Nouveau Testament à l’Université de théologie de Lausanne, « Les Douze étaient un Israël en miniature, un micro-Israël, et c’est ainsi que l’a voulu Jésus : il voulait recomposer symboliquement l’Israël des douze tribus, pour signifier sa volonté de réformer la foi du peuple élu, à partir de douze individus choisis par grâce pure. »

      Voilà un groupe au nom finalement méconnu qui restera dans l’Histoire ! Terminons en rappelant que nombreux sont les groupes de rock utilisant un chiffre ou un nombre dans leur dénomination (Ten Years Later, Nine Inch Nails, 10,000 Maniacs…). Décidément, quel visionnaire ce Jésus…

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Wednesday, February 21, 2007

La naissance du Groupe

Il est toujours fascinant et amusant de savoir comment les plus grands groupes rock se sont constitués.

      Prenons les Rolling Stones : imaginons deux ados, Mick Jagger et Keith Richards, de seize ans,anciens amis d’enfance mais ne se voyant plus, sur le quai de la gare de Dartford où ils attendent chacun de leur côté le train de banlieue pour Londres. Jagger a sous le bras des disques de blues rares et Richards l’aborde… Simplissime, non ?

      Autre histoire édifiante mais plus classique : celle de la petite annonce placardée au lycée par un jeune batteur de 14 ans (Larry Mullen Junior) voulant constituer son propre groupe, qui deviendra  quelques années plus tard U2…

      Le hasard fait donc parfois bien les choses. Tellement bien d’ailleurs qu’il vaudra à Einstein cette fameuse formule : « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito ». Sic.

      En ce qui concerne Jésus, il semblerait bien que lui aussi s’en soit remis au hasard, celui des rencontres. Car c’est en Galilée, au bord du lac de Génésareth, que Jésus recrute ses premiers compagnons de voyage : Simon et André, Jacques et Jean, tous pêcheurs. Il les appelle à le suivre, ce qu’ils font immédiatement. Cette anecdote en dit long sur le charisme de Jésus. Bien sûr, on peut y voir là l’expression biblique traditionnel, mais nul ne peut nier cette « fascination immédiate et irrésistible », comme le soulignent Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, qu’il exerce sur eux dès leur première rencontre (Pierre est marié et possède une petite activité de pêche, Luc 5,10) . Et n’oublions pas ce détail capital : c’est Jésus lui- même qui choisit ses disciples, contrairement à la tradition juive de l’époque, où le Rabbi était choisi par des jeunes qui allaient devenir ses élèves. Il est donc d’emblée le maître, le leader incontesté si vous préférez, et l’on peut même y voir un des premiers actes de rébellion de Jésus…

      Continuons plus avant avec la formation du groupe : André recrute à son tour Philippe (cf The Edge avec Bono, Jagger et Richards… ), qui recrute Nathanaël, le cinquième disciple qui fait de Jésus un Rabbi à part entière, conformément à la coutume. Si le choix des autres membres du groupe n’est pas très explicite, il est plus surprenant de constater que les disciples ne sont pas tous choisis au même moment. Par exemple, Matthieu le publicain de Capharnaüm ne rejoint le groupe qu’après le premier méga concert de Jésus : Le sermon sur la montagne. D’ailleurs, il n’est pas rare d’assister dans l’histoire du rock à l’évolution (remplacements, recrutements inopinés…) de la composition des groupes : David Gilmour a rejoint Pink Floyd avant l’éviction de Syd Barrett, Ron Wood a été choisi par les Stones en 1975 pour remplacer Mick Taylor…

      Est-il logique de voir de telles transformations au sein des apôtres ? Il semblerait que oui : Jaques Duquesne[1] précise que « à bien lire les Evangiles, on a le sentiment que les apôtres eux-mêmes n’accompagnent pas toujours Jésus. Pierre par exemple, continue à pêcher parfois, au moins dans les premiers temps (Luc 5,11), et le fera aussi après la résurrection (Jean, 21,1,2) ». Jésus fait-il tourner son effectif et pourquoi ? Pour éviter la fatigue due aux tournées permanentes qui durent des mois ? Pour leur permettre de rejoindre leur famille, les plupart des apôtres étant mariés ? La question reste posée. Mais ce qui est sûr, c’est l’existence de ce groupe dont le destin sera éternellement lié à son fondateur…   Pour connaître le nom des membres du groupe de Jésus, relire les passages suivants : Mt 10:1-4, Mc 3:13-19, Lc 6:12-16.



[1] Dans Jesus, cf. bibliographie du blog

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